La Cambre Mode[s] fête ses 40 ans

La Cambre Mode[s] fête ses 40 ans : « Nous ne créons pas la mode d’aujourd’hui ».

Categorie: Défilés
Date de publication:

À l’occasion d’un défilé organisé en très petit comité, l’une des écoles de mode les plus prestigieuses au monde a célébré la semaine dernière son quarantième anniversaire, dévoilant ainsi une nouvelle génération prête à façonner la mode de demain.

La Cambre Mode[s] © Etienne Tordoir & Jérémie Leconte / Catwalkpictures

L’approche de La Cambre pour enseigner la mode a-t-elle porté ses fruits ? Le premier rang en disait long. Pour célébrer les 40 ans de son cursus mode à Bruxelles, l’école a invité ses anciens élèves à revenir là où tout a commencé.

À cette occasion, les étudiants des deux années de Master de La Cambre Mode[s] ont présenté leurs créations devant un jury exceptionnel d’anciens élèves qui contribuent aujourd’hui à façonner le paysage international de la mode. Parmi eux figuraient Matthieu Blazy (Chanel), Anthony Vaccarello (Saint Laurent), Julian Klausner (Dries Van Noten), Julien Dossena (Rabanne), Nicolas di Felice, Olivier Theyskens, ainsi que des créateurs indépendants tels que Marine Serre, Marie Adam-Leenaerdt, Cédric Charlier et Louis Gabriel Nouchi. Des générations différentes, des parcours variés, mais tous issus de la même méthode bruxelloise : un examen d’entrée d’une semaine entière, expérience presque irréelle, puis 5 années au cours desquelles maîtrise technique et engagement permettent à chacun de forger sa propre signature créative.

Tony Delcampe

UNE EXCEPTION

Si Bruxelles a longtemps vécu dans l’ombre d’Anvers et de ses géants de la mode, le département mode de La Cambre est devenu, à son rythme et selon ses propres règles, l’une des écoles les plus influentes au monde. Fait remarquable, ces deux institutions* restent des établissements publics, où les étudiants belges paient des droits d’inscription classiques — un cas de figure devenu rare parmi les grandes écoles de mode internationales.
Le système mis en place au fil des années par le directeur Tony Delcampe et le professeur de mode Pierre Darras a largement fait ses preuves. Selon le responsable du département, sa force réside dans la volonté de maintenir une certaine distance avec la saturation visuelle qui domine le monde extérieur. « Nous restons bien à l’écart des mood boards. Chaque photographie d’un vêtement est, au fond, la réinterprétation de quelque chose qui existait déjà. » L’objectif est précisément de s’affranchir de ce cycle. Les étudiants sont ainsi encouragés à puiser leur inspiration dans l’art, la culture et d’autres disciplines créatives plutôt que dans ce qui relève strictement de la mode.

AGRAFES ET TEXTILES BRUTS

En première année de master, cette approche prend la forme de vêtements expérimentaux qui tiennent davantage de la présentation de recherche que de la collection au sens traditionnel. Thierry Brassard a travaillé sur l’idée du vêtement comme mobilier, à travers des pièces faites d’agrafes, de textiles bruts et de structures en bois. Eva Percy a déconstruit l’univers associé à la marinière, créant des pièces posées au sol sous forme de surfaces parfaitement planes. Avec I Sat On Something That Reminded Me of You, Gaspard Lasne a intégré des chaises en rotin qui se fondent progressivement dans des vêtements tissés.
En deuxième année de master, qui marque l’aboutissement du cursus de cinq ans, les étudiants concrétisent leurs idées grâce au savoir-faire qu’ils ont acquis au fil des années.

PAS DE MOOD BOARDS

« Oubliez la mode. Étudiez d’autres processus et partez de ce qui ne relève pas de la mode », explique Delcampe à ses étudiants. « Pas de mood boards, car un mood board n’est qu’un recyclage du travail de quelqu’un d’autre. Ils travaillent donc sans, et chacun part d’un point de départ différent. Nous ne voulons pas créer la mode d’aujourd’hui. Nous voulons créer quelque chose de totalement différent. »
Dans des vêtements aux constructions architecturales plaqués de bois, Theodora Hadj Noussa Lauble faisait apparaitre des références à Gordon Matta-Clark tout au long de la collection. Manon Schied a insufflé à son travail l’esprit et le message du poème révolutionnaire I Want a President de Zoe Leonard. Lalou Weyrich a joué avec les codes de la féminité et les motifs floraux, tandis qu’Alexandre Piron a fait des Playmobil une source d’inspiration étonnamment convaincante. Ce ne sont là que quelques exemples. L’approche modulaire au cœur de la collection de Fantin Delattre était tout aussi impressionnante.

Par moments, en regardant défiler les silhouettes, on en oublierait presque à quel point ces étudiants sont jeunes. Marie Scerri a impressionné le public par son sens des contrastes de matières, des coupes et des effets de surprise dans le dos des silhouettes. Sa dernière silhouette a presque réussi l’impensable : proposer une nouvelle lecture des imprimés léopard et serpent, pourtant surexploités. Au fil de ces cinq années, les étudiants apprennent non seulement à concevoir une collection, à coudre, à réaliser des patrons et à leur donner vie, mais aussi à développer, sous l’impulsion de leurs enseignants, un langage créatif qui leur est propre.

PAS DE PRODUITS

« Nous ne parlons jamais de produits. Ils passeront le reste de leur vie à le faire », explique Pierre Darras, qui enseigne le stylisme dans les cursus de bachelier et de master. « L’objectif est qu’au terme de ces cinq années, les étudiants se soient constitué un bagage, un vocabulaire dans lequel ils pourront puiser tout au long de leur vie. » Et, au passage, une famille qui dure souvent aussi longtemps.
Dans ses communications, La Cambre Mode[s] se décrit comme une communauté soudée d’amis. Un tel discours peut facilement n’être qu’une façade. Ce n’est pas le cas à La Cambre. Ici, le défilé se déroule dans un cadre ultra intime, sous des applaudissements tonitruants, entre larmes d’émotion et gestes d’affection. Une chenille improvisée serpente à travers l’espace industriel du défilé, tandis que les étudiants, enfin soulagés, savourent leurs “frites-mayo” accompagnées d’une flûte de champagne : une nouvelle génération qui s’élance.

*
La Cambre Mode[s] : atelier de stylisme et création de mode de l’Ecole nationale supérieure des arts visuels de La Cambre à Bruxelles.
La section Mode de l’Académie Royale des Beaux-Arts d’Anvers

Texte

Natalie Helsen

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