L’Atomium, toujours plus haut !

L’Atomium, toujours plus haut !

Categorie: Interviews
Date de publication:

L’Atomium a accueilli la célébration des 20 ans de Wallonie-Bruxelles Design Mode. Un anniversaire qui résonne avec le jubilé de l’achèvement de sa grande rénovation. Arnaud Bozzini, directeur du Design Museum Brussels, évoque l’impact de ce monument qui électrise les arts visuels qu’il expose. À tel point que pour célébrer les 70 ans de l’Atomium en 2028, le musée prépare une exposition explorant les liens entre son architecture, la science-fiction et le design.

Arnaud Bozzini © Atomium – LioPhotography
70 ans après le début de sa construction, en quoi l’Atomium reste-t-elle emblématique ?

C’est le monument le plus visité de Bruxelles, offrant un panorama incroyable, et c’est surtout un bâtiment patrimonial fort. Elle (l’Atomium et ses sphères portent désormais le genre féminin) incarne le souvenir de l’Expo 58, encore très présent dans les familles belges. Elle est aussi le témoin d’un certain modernisme ludique « à la belge » et elle est devenue un lieu culturel. Suite à sa rénovation (achevée en 2006, NDR), une série d’espaces ont été libérés pour y accueillir des expositions. L’Atomium, qui aurait dû disparaître six mois après sa construction à l’instar des autres pavillons de l’Exposition universelle, s’est imposée dans la skyline bruxelloise parce que le public et les autorités se sont mobilisés pour sauver cette mémoire collective.

Design Museum Brussels © Arnaud Bozzini
Que représente pour vous l’action de WBDM et pourquoi avoir choisi de collaborer avec l’institution ?

À l’instar de l’Atomium, WBDM est une institution essentielle de la vie culturelle et de l’industrie créative en Belgique, et bien au-delà. Depuis 1958, l’Atomium est porteuse d’un message de modernité tourné vers le futur, et aujourd’hui, WBDM soutient profondément la création mode et design et ses acteurs professionnels. Nous avons cet ADN et cette essence en commun à partager avec le public. L’Atomium porte même le design dans son essence ; c’est un objet en soi (ce qui a d’ailleurs justifié le développement du Design Museum Brussels, situé à côté).

© Atomium – LioPhotography
La rénovation de l’Atomium (ajout d’inox, de LEDs) fut-elle un acte majeur et quel en fut le coût ?

Dans les années 80 et 90, le bâtiment était dans un état désastreux. Il pleuvait à l’intérieur, il manquait des plaques, et on parlait sérieusement de le démonter… La rénovation a coûté environ 27 millions d’euros, financés par l’État fédéral, la Région, la Ville de Bruxelles, et l’Atomium elle-même (notamment via la vente des anciennes plaques d’aluminium du bâtiment, qui ont rapporté un million d’euros). Cette rénovation structurelle a comblé l’absence totale d’investissement depuis 1958. On est passé à l’inox, on a modernisé le plan lumière, tout en gardant un respect patrimonial immense pour l’œuvre originale de l’ingénieur André Waterkeyn et des architectes André et Jean Polak.

Nimbus by Visual System © Atomium - LioPhotography
Vous marquez ce jubilé par des installations d’arts numériques. Comment faites-vous dialoguer l’architecture moderniste avec notre époque ?

L’Atomium est devenue un véritable laboratoire de réflexion sur la valorisation du patrimoine via la création numérique. À l’occasion des 20 ans de sa rénovation, nous avons plusieurs installations : une œuvre monumentale de Visual System (avec qui nous collaborons depuis plus de dix ans) qui investit une sphère, un escalator et un escalier, une installation de Romain Tardy, choisie via un jury indépendant, et une œuvre nocturne extérieure des wallons Dirty Monitor, accessible depuis le plateau du Heysel. L’idée n’est jamais de présenter une œuvre déjà vue ailleurs : les artistes reçoivent une carte blanche, mais doivent travailler in situ – comprendre, dialoguer et entrer en résonance avec le bâtiment.

Permanent exhibition © Atomium – LioPhotography
D’un point de vue scénographique, quel est le défi technique pour intégrer des œuvres dans les sphères sans les dénaturer ?

Le défi est grand, car nous veillons au respect patrimonial du bâtiment. Concrètement, rien ne peut être foré ; les artistes et techniciens doivent donc innover. Aujourd’hui, nous faisons des choses incroyables en utilisant des aimants surpuissants, capables de porter des charges impressionnantes. Les projets doivent s’adapter à cette contrainte : nous ne sommes pas un white cube d’art contemporain, mais un lieu patrimonial offrant des expériences immersives et accessibles à un public très large.

Nimbus by Visual System © Atomium - LioPhotography
N’y a-t-il pas un risque que l’art prenne le pas sur l’appréciation de l’architecture de l’Atomium ?

Non, car de nombreux espaces ne sont pas investis. Une sphère entière, sur deux niveaux, est par exemple consacrée à l’histoire de l’Expo 58 et de l’Atomium. On peut y voir l’architecture originelle telle qu’elle est. Aussi, ces installations immersives ont permis de faire revenir le public local, notamment au lendemain de la pandémie. Aujourd’hui, sur l’ensemble de nos visiteurs, les Belges représentent la plus grande part (plus de 30 %), devant ceux de France, Allemagne, Pays-Bas, Italie et Espagne.

Permanent exhibition © Atomium – LioPhotography
Comment l’institution collabore-t-elle avec les autres acteurs de l’écosystème du design ?

L’Atomium et le Design Museum Brussels partagent la même structure, le même conseil d’administration et la même équipe, avec des profils spécialisés ou mutualisés. WBDM est un partenaire essentiel avec qui nous échangeons très régulièrement. C’est un dialogue que nous entretenons également avec le MAD Brussels, le Design Museum Gent, C-Mine ou encore le Musée de la Mode & Dentelle. Chacun met à disposition de l’autre ce qui peut lui servir pour faire grandir cet écosystème.

En 1958, l’Atomium est née d’une alliance entre l’architecture et l’industrie métallurgique. Le dialogue entre les grandes industries et les créateurs a-t-il changé aujourd’hui ?

Il n’y a ni rupture totale, ni continuité. Je crois qu’une nouvelle voie propre au XXIe siècle s’est dessinée, dictée par nos préoccupations sociétales. Le design industriel de masse existe toujours, mais on observe un retour très net à la petite production, à l’artisanat, et à d’autres matériaux que ceux des Golden Sixties, loin de l’omniprésence du plastique. On le voit avec l’émergence du collectible design, dont Bruxelles accueille l’une des foires majeures.

L’Expo 58 baignait dans l’optimisme du Space Age. Face à l’urgence climatique actuelle, qu’observez-vous comme initiatives positives dans le design ?

L’Atomium célébrait l’atome avec une foi presque naïve dans le progrès, faisant un peu l’impasse sur ce qui s’était passé dix ans plus tôt en 1945… Aujourd’hui, cet optimisme n’est plus le même. La période est complexe, et on s’interroge. Pourtant, le design actuel porte une quête de progrès dans notre relation aux objets. Les matériaux et les outils ont changé, les initiatives sont plus diffuses et à échelle humaine, mais l’essence reste l’innovation, l’ergonomie et la recherche de sens.

© Atomium – LioPhotography
La construction de l’Atomium a aussi marqué le début de la « bruxellisation ». Aujourd’hui, comment fait-on le tri entre le patrimoine moderniste à préserver et l’envie de faire table rase des erreurs urbanistiques ?

L’espoir est que l’on ne « jette pas le bébé avec l’eau du bain » , comme on l’a fait par le passé avec l’Art nouveau. Le modernisme belge porte le fardeau de la « bruxellisation » et on lui en veut souvent pour des destructions majeures, comme la Maison du Peuple. Pourtant, ce patrimoine est le fruit d’une pensée forte de l’après-guerre. Il ne s’agit pas de devenir fétichiste et de tout classer, il faut savoir évoluer, mais nous sommes heureusement plus attentifs de nos jours. L’Atomium est un cas à part : elle a été construite sur un terrain vide au Heysel et n’a exigé aucune démolition, ce qui a sans doute facilité son statut d’icône.

Pourrait-on renouer avec l’élan de 1958 pour financer et ériger un geste architectural aussi fou aujourd’hui ?

C’est difficile à dire. Combien cela coûterait-il ? Et surtout, avons-nous encore envie, ou besoin, de faire des bâtiments massifs de ce type pour une exposition éphémère ? La Tour Eiffel célébrait la révolution industrielle, l’Atomium célébrait la reconstruction et la paix par le progrès après-guerre, et ces monuments sont des témoins de leur époque. Aujourd’hui, les priorités des Expositions universelles sont sans doute fondamentalement différentes.

Nimbus by Visual System © Atomium - LioPhotography
Que préférez-vous dans l’Atomium ?

Ce qui me fascine le plus, c’est l’expérience quotidienne. Arriver le matin par le boulevard du Centenaire et voir l’Atomium se dévoiler, en traversant des rues typiquement bruxelloises, avec un patrimoine classique préservé, est toujours un choc visuel. La déambulation à l’intérieur reste également une expérience unique, presque hors du temps…

Interview par

Mikael Zikos

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