Concevoir ce qui n’existe pas encore

20 ans de WBDM
Concevoir ce qui n’existe pas encore

Categorie: Articles
Date de publication:

Quel sera demain le rôle du design ? Dans un monde troublé et changeant, pourrait-il permettre aux humains d’atteindre une “situation meilleure” ?

Nous vous proposons un exercice réflexif avec Alok Nandi, expert en dynamiques du design et conseiller de l’Union Européenne en ces matières. Il nous trace des voies possibles. À double flux.

Portrait Alok Nandi

20 ans, l’âge de regarder vers l’avenir. De voir le monde tel qu’il est et de réfléchir à la manière d’y intervenir. Aussi clorons-nous cette série d’articles anniversaire avec un pas de côté. Quitte à considérer des questions inconfortables…

Alok Nandi, dont le destin a souvent croisé celui de Wallonie-Bruxelles Design Mode nous propose un dézoomage et une analyse systémique. Designer interdisciplinaire, Alok a développé une expertise en innovation et situations complexes. Enseignant et membre actif de l’IxDA (Interaction Design Association), il participe au groupe de recherche MADres, chargé par l’Union Européenne de réfléchir au rôle du design dans les décennies à venir.

The Object becomes. ©D4E1

D’entrée de jeu, il se demande ce que l’on entend par design ? Se réfère-t-on, comme dans la tradition francophone, à ce qui touche au mobilier, aux objets et à la mode, ou évoque-t-on, comme en anglais, une pratique bien plus large ? « Le design est un métier visant à concevoir des choses qui n’existent pas encore », statue Alok. « C’est un territoire très vaste, dans lequel on retrouve les activités couvertes par WBDM, mais aussi beaucoup d’autres. » Design numérique, industriel et technologique, design de services, de systèmes médicaux, d’innovation sociale… autant de domaines où jouent la créativité et la recherche de solutions. Autant de domaines aussi auxquels s’imposent des enjeux de taille.

En Europe, nous avons été longtemps trop gâtés. Nous avons eu accès à énormément de ressources, qui souvent venaient d’ailleurs. La civilisation industrielle nous a conduit à un design d’abondance, tenant très peu compte du fait que ces ressources étaient limitées. Or, ce temps touche à sa fin. Il suffit de voir ce qui se passe dans le monde. Nous entrons dans l’ère de la bataille des ressources.

Mais allez à Jakarta ou à Mumbai ! Ces villes vivent déjà dans le futur, car les gens s’y sont habitués à créer avec peu. Ils ont développé une forme de design frugal. Et cela va nous arriver à nous aussi, dans vingt ou trente ans. Mentalement, ce sera très difficile. Comment allons-nous former les designers pour créer dans de telles conditions ?

Kaspar Hamacher
The object becomes. (c) Kaspar Hamacher

Les questions environnementales et sociales accentuent l’enjeu. « La planète est en feu, et les activités de design doivent être là pour minimiser ce feu. Comment veiller à ce que les objets créés demain entrent dans une charte éthique et climatique qui n’endommagera pas plus encore la planète ? Théoriquement, la conscience du problème est déjà présente chez de nombreux designers, mais elle est difficile à mettre en pratique car il y a une grande inertie du système. Nous sommes victimes de la manière dont les choses ont été produites au cours de ces deux derniers siècles. »

Certes, les alertes, ont été sonnées depuis longtemps, au moins depuis Les limites de la croissance décrites par le Club de Rome en 1972 ou les travaux de Viktor Papanek sur les dégâts causés par nos modèles industriels. Mais les changements civilisationnels sont toujours lents à opérer.

The object becomes. - Studio Plastique

Se référant à l’économiste et prix Nobel Herbert A. Simon (un des pères fondateurs du design thinking), Alok nous invite à voir le design comme « une activité qui permet de passer d’une situation donnée à une situation meilleure pour l’être humain ». « C’est une définition très large, et qui m’intéresse car elle parle de situations et non plus d’objets. » Après tout, ce qui bénéficie à l’humain n’est pas la possession d’un objet, mais la jouissance de ce qu’il procure. Aujourd’hui, certaines firmes cessent de vendre des produits et se mettent à les louer. De telles stratégies pourraient aider à limiter la surproduction…

Le problème est qu’elles ne sont possibles qu’à grande échelle. On imagine mal un jeune créateur se lancer seul dans une telle entreprise. Les questions d’échelle et de moyens sont cruciales.

Toute activité de design est une activité d’entrepreneur : on prend les choses en main et on les fait exister. On peut ainsi entreprendre pour son quartier, pour sa ville, ou un espace plus ambitieux. Mais il faut alors plus de moyens.

Un design capable de nous faire passer de la situation donnée actuelle à une situation meilleure, aura besoin de moyens (financiers, humains, matériels, scientifiques…). En rappelant cette évidence assez méta, Alok Nandi rejoint les conclusions du groupe de recherche MADres, qui enjoint l’Union Européenne à investir dans l’innovation et dans les structures qui la favorise (écoles, agences publiques…). « Nous avons besoin d’un flux descendant des pouvoirs publics vers les parties prenantes et d’un flux ascendant des designers vers le collectif. » En d’autres termes, les pouvoirs publics doivent encourager le changement, et la créativité des designers doit être adressée au bien commun.

On pourrait établir un parallèle avec la santé. Veut-on faire du Cure ou du Care, rester dans le curatif, et réparer sans cesse une situation problématique, ou alors viser le soin et le préventif ? Car nous pouvons prévenir les problèmes, et nous dire que le design n’est pas là pour fabriquer des choses mais pour fabriquer les conditions pour que les choses soient vécues de manière appropriée.

BID SaloneSatellite 2023 - (c) Sam Gilbert

Le design et notre société sont encore généralement centrés sur “les choses qu’il faut produire”. Mais un glissement s’opère, “un glissement du produit à la posture”.

Beaucoup de jeunes sont dans cette réflexion. Je crois que ce travail sur la posture peut créer un imaginaire collectif positif. Comment ? Grande question. Mais de leur côté, ça impulse. Une même impulsion doit venir des politiques publiques, afin que les jeunes, en retour, puissent se les approprier. Et pour cela, les jeunes devront retrouver quant à eux une forme de confiance dans le système.

Article rédigé par

Jean-Michel Leclercq

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