Charlotte Lancelot : designer of the year

Charlotte Lancelot : designer of the year 2026

Categorie: Interviews
Date de publication:

Il y a dix ans tout juste, Charlotte Lancelot remportait le Red Dot Design Award pour une collection de tapis développée pour la marque espagnole GAN rugs. Cette distinction parmi tant d’autres décrochées depuis le début de sa carrière s’ajoute désormais à celle de Designer de l’Année. Elle qui décrit son travail comme un vecteur de joie partage sa vision de l’objet au-delà de la fonction d’usage.

Qu’est-ce que ce titre de Designer of the Year change pour vous ? Est-ce une consécration, une responsabilité ou une nouvelle étape ?

Un peu de tout cela, mais c’est d’abord la joie d’être primée. Un prix est forcément une sorte de validation, la reconnaissance de mon travail par les acteurs du monde du design. Cela implique que ce travail a un impact potentiel sur la société. Or, avoir un impact implique une responsabilité.

Onda x Gan rugs

“Responsabilité” : un mot qui atteste d’un engagement. Qu’entendez-vous par là ?

On réduit souvent le design à un objet, alors qu’il s’agit d’un système qui prend en compte différents paramètres, dont le contexte, les possibilités offertes par la matière et les besoins des utilisateurs. Ma démarche découle toujours d’un problème à résoudre. J’utilise la méthodologie du design systémique pour créer un produit qui répond à une multitude de critères. Pour Onda, l’un de mes plus récents projets, j’ai choisi de repenser la manière dont on envisage la tapisserie en réinventant la notion de broderie, à très grande échelle. Parce que cette technique est liée à des gestes simples, elle permet de mettre en lumière des savoir-faire traditionnels connus de tous. 

Charlotte Lancelot (c) Olympe Tits

Onda répond à un besoin de se reconnecter à la nature à l’ère de l’intelligence artificielle, à travers des tapisseries contemplatives et immersives qui évoquent une grande vague ou les strates de la terre. Elles mettent en valeur les gestes artisanaux manuels dans un univers qui tend à se dématérialiser. J’utilise des techniques simples de broderie, comme le point de croix, traditionnellement associées à la sphère domestique et féminine. En changeant leur échelle et leur fonction, je cherche à déplacer le regard porté sur ce savoir-faire et à lui donner une autre place dans le design contemporain.

Textile Landscape, Sea Foam (c) Stan Huaux
Parlez-nous de votre projet Landscape et plus particulièrement de la tapisserie Sea Foam.

D’habitude, quand on crée une tapisserie en tissage jacquard, on crée le design et on commande trop de fils pour être sûr d’en avoir assez. Ceux-ci s’accumulent dans les usines. Mais comme les usines sont là pour produire des produits standardisés, ma question était : comment réintroduire des fils différents dans un système qui demande que tous les produits soient identiques ? J’ai donc imaginé un système de photocopie textile, où l’encre est le fil. C’est lui qui définit comment le design est interprété par la matière. La dimension des tapisseries dépend de la ressource disponible et non l’inverse. Faire du design, c’est créer un objet, mais c’est aussi parfois changer le récit.

Vous avez étudié le design industriel. Désormais, votre travail se situe entre l’artisanat et l’industrie. Quel était le point de départ de votre réflexion ?

Mon travail consiste à observer, à écouter et à comprendre avant de tester des solutions. Mon esthétique est simple, mais derrière cette simplicité se cache une réflexion sur notre culture, notre manière de produire et de consommer. Mon esthétique découle d’un processus spécifique. J’essaye d’enlever tout ce qui est superflu pour créer une pièce à la fois intemporelle tout en restant originale et singulière. Le point de départ, c’est toujours un problème à solutionner, que ce soit dans l’usage, dans les moyens de production ou le besoin d’innovation, dans la communication, le positionnement prix ou le système.

À l’heure où le design aspire à toujours plus de durabilité, quelle place occupe encore l’idée de beauté ?

J’aime me référer à la nature. Pour moi, le design doit être source d’émerveillement et de joie. Notre responsabilité en tant que designer est de trouver des solutions, et que ces solutions aboutissent à des objets vecteurs d’histoires. Je me suis beaucoup questionnée sur mon besoin de créer de beaux objets. Je pense que l’émerveillement et la joie sont importants pour faire société car elles permettent de trouver un point de départ commun. Je pense que le beau permet aussi de rendre une histoire désirable.

Tapis Crystal x GAN
Dans une carrière qui dure, il y a souvent un tournant décisif. Quel était le vôtre ?

J’ai étudié le design industriel à La Cambre à Bruxelles, mais j’ai toujours eu des affinités avec le textile ; j’ai même envisagé d’étudier la mode. Après mon cursus, en préparant un salon, j’ai découvert dans une usine, un peu par hasard, des bandes de feutre percées de trous qui allaient être recyclées — un procédé qui dénature partiellement la matière. J’ai donc décidé de les récupérer, puis de les broder entre elles pour en faire des tapis. Mes premiers prototypes ont tapé dans l’œil de la marque espagnole GAN, qui a vu un potentiel dans ces objets. Quoi que j’entreprenne, j’ai besoin de comprendre mes outils de fabrication.

Collection Silaï x GAN
Silaï, votre collection pour GAN — qui a remporté le Red Dot Design Award — n’a pas pris une ride. C’est quoi, un design qui dure ?

C’est un design qui touche l’être humain parce qu’il fait référence à un vécu partagé. Mon inspiration n’est pas liée à des tendances, mais à des détails de vie qui nous touchent et nous renvoient à un héritage commun. Comme un ciel ou un coucher de soleil, synonymes de partage. Ce sont ces symboles qui nous relient et nous permettent de faire société. Dans le cas de Silaï, il s’agit d’une collection en broderie qui nous reconnecte aussi à des choses ancestrales, à un vécu. La collection est composée comme un patchwork avec différents types de points. Les couleurs s’inspirent des carreaux de ciment, un élément typique des maisons bruxelloises. Les couleurs sont intenses mais rabattues pour ne pas fatiguer les yeux. J’utilise des références les plus universelles possible car elles ne sont pas liées à des tendances éphémères.

Charlotte Lancelot x GAN (c) B. Baltus
À quel moment une expérimentation cesse-t-elle de l’être ?

Seuls 10 % de mes idées deviennent des produits. En 2026, on ne peut pas se permettre de surproduire ou de lancer des produits qui n’ont pas leur raison d’être. Ce que je propose doit être vraiment singulier. J’ai besoin que chaque projet ait eu le temps de mûrir, mais quand les matières, les techniques de production et les clients… s’accordent, la musique est harmonieuse. La joie arrive et je sais que je suis dans le vrai.

Et cette collaboration avec GAN : on peut parler d’une vraie fidélité mutuelle.

Si cette collaboration dure depuis des années jusqu’à devenir la colonne vertébrale de ma réflexion, je me sens totalement libre d’être moi-même. J’aime parler d’une continuité qui ne m’empêche pas de tout remettre en jeu à chaque projet. Ce qui est certain, c’est que je mets beaucoup de moi dans chacune de ces collections.

Mix (c) Stan Huaux

Que vous reste-t-il à explorer ? Des matières ? Des manières d’envisager le design ? Une collaboration ?

Chez GAN, on m’appelle « the Project Machine » ; je ne suis jamais à court d’idées ! Évidemment, j’ai envie de poursuivre cette collaboration. J’ai aussi envie de continuer à explorer et à affirmer mon univers. Deux préoccupations traversent mon travail : d’un côté, la réinterprétation de nos savoir-faire traditionnels et artisanaux, à travers des collaborations comme celles avec GAN ou Pinton ; de l’autre, les enjeux contemporains liés aux matières premières, au réemploi, à la production locale ou encore à l’accessibilité des objets de qualité.
J’ai aussi envie d’élargir mes territoires d’expression, au-delà du textile, comme avec les carreaux de ciment pour Maison Bahya. L’exposition “Personal Structures” à Venise, à laquelle j’ai été invitée à participer, m’a également donné envie d’explorer un médium plus artistique, qui me permet d’aborder plus librement des questions liées à l’être, à notre rapport au monde et à la recherche de sens. Pour moi, le design est avant tout un moyen de trouver des solutions concrètes, créatives et désirables aux enjeux contemporains. Ce qui m’anime, c’est d’imaginer ce qui n’existe pas encore, mais qui pourrait changer notre manière de vivre, de produire ou de penser. C’est là que le design prend tout son sens.

Interview par

Marie Honnay

20 Years
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