Quentin de Coster, sous optimisme californien

Quentin de Coster
Sous optimisme californien

Categorie: Interviews
Date de publication:

Avec son talent affirmé, Quentin de Coster (né en 1990) s’est illustré au début de sa carrière chez des maisons aussi diverses que Royal VKB, Vervloet et Ligne Roset. Mais le designer est parti vivre le rêve américain du côté de San Francisco depuis près de 9 ans.

Aujourd’hui bien installé en tant que directeur du design chez Thuma, ce Liégeois d’origine évoque sans détour l’écosystème rationnel et performant que représente cette start-up qui ambitionne de devenir la première marque du marché du meuble premium de l’autre côté de l’Atlantique, un secteur en pleine mutation.

Le presse-agrumes Citrange créé en 2011 pour Royal VKB © Stéphanie Derouaux
Pourquoi avez-vous voulu devenir designer ?

J’ai grandi à la campagne en Belgique et j’ai toujours bricolé avec mon père. On avait cette culture du « faire » : au lieu d’acheter, on fabriquait ou on réparait dans le garage qui servait d’atelier. Comme j’étais aussi passionné de graphisme, le design industriel s’est imposé comme une évidence. C’était le seul métier qui réunissait mon intérêt pour l’esthétique et la conception d’objets sous une forme concrète.

Quelles étaient les marques ou les designers qui vous faisaient rêver ?

Dès que je me suis projeté dans ce métier, j’ai dévoré des ouvrages sur le design. Mon parrain, architecte comme l’était mon grand-père (c’est de famille), m’offrait des livres à chaque Noël. J’ai été marqué par Philippe Starck et la génération française qui lui a succédé : Matali Crasset, Patrick Jouin… Il y avait aussi le mouvement néerlandais radical Droog Design, qui m’a fasciné. J’ai l’impression d’avoir pu digérer intellectuellement le travail d’un bon nombre de designers et mouvements. Aujourd’hui, avec l’instantanéité de l’information, on perd un peu ce temps d’analyse qui est précieux pour se former lorsqu’on est jeune.

À 21 ans, votre carrière a été lancée avec un produit pour la marque néerlandaise Royal VKB. Qu’avez-vous retenu de cette expérience ?

Le Citrange (2011) est mon tout premier projet d’études à Saint-Luc Liège ! Les professeurs voulaient que l’on revisite le presse-agrumes. J’avais eu cette envie un peu naïve de faire un produit iconique, qu’on expose dans la cuisine au lieu de le cacher dans un tiroir. J’ai imaginé cette forme de goutte, sans récipient, à placer directement sur un verre, un peu comme le presse-agrumes de Starck. J’ai envoyé des images du projet au site designboom, ça a buzzé, et Royal VKB m’a contacté alors que j’étais en Erasmus à Milan. Le Design Manager de la marque a pris l’avion pour me rencontrer et je lui ai donné mon unique prototype imprimé en 3D. Ils ont ensuite immédiatement investi dans la production pour le lancer à temps à Maison&Objet. Là, j’ai vu pour la première fois la réalité de l’industrie.

Votre travail s’est ensuite distingué chez Vervloet, Ligne Roset ou encore Hermès. Aviez-vous le sentiment d’avoir trouvé votre signature ?

Entre 2014 et 2017, j’étais dans une démarche de design d’auteur. Pour Vervloet, j’ai dessiné des éléments de quincaillerie -des boutons de meuble, des poignées de porte avec une fonction secondaire- et aussi une tirelire en édition limitée. Pour Ligne Roset, j’ai gagné le concours Jeunes Talents Cinna avec la lampe Lasso (2014), dont le fil articulait le faisceau lumineux. Enfin, avec Hermès, la directrice artistique Pascale Mussard m’a invité à travailler pour Petit h, sur la revalorisation de matériaux de luxe. C’était une période formatrice, mais je trouvais le milieu de l’édition européenne un peu trop lent pour moi. Il faut dire que le modèle économique basé sur les royalties est plutôt précaire : si le produit ne sort pas, le designer ne gagne rien. Je ne me projetais plus dans ce système.

L’équipe de design industriel de la marque de mobilier Thuma à San Francisco © Thuma
Est-ce ce qui a motivé votre départ pour San Francisco en 2017 ?

La motivation était économique, et aussi liée à l’échelle des projets. En Europe, je faisais du mobilier et de l’accessoire. Aux USA, notamment dans la Silicon Valley, le design est axé sur la tech et les consumer electronics. J’ai d’abord rejoint Fuseproject (l’agence du célèbre designer d’origine suisse Yves Béhar, NDLR) où j’ai appris à dessiner des produits électroniques pour des géants comme Western Digital, qui produit des disques durs. C’était une nouvelle école pour moi : obtenir une rémunération par le travail dès le début d’un projet et être intégré au cœur d’une entreprise, loin du statut d’artiste-auteur qui semble régner en Europe.

Comment avez-vous rencontré la marque de mobilier Thuma et en quoi consiste-t-elle ?

En 2020, pendant le Covid, l’activité de l’agence ralentissait. J’ai vu que Thuma cherchait un designer. C’est une marque direct-to-consumer qui a débuté avec un seul produit, un lit : The Bed, qui a depuis été décliné en de nombreuses versions. Contrairement à l’Europe où l’on hésite à acheter un lit en ligne sans le voir, ici, ça a fonctionné avec des volumes de ventes énormes. Aussi, le CEO Reed Kamler a une vraie sensibilité au design, un peu à la manière d’un Steve Jobs. Quand les fondateurs ont levé des fonds, ils m’ont chargé de monter une équipe à San Francisco. Aujourd’hui, je dirige une équipe de douze personnes au sein d’une boîte de 120 employés qui génère un chiffre d’affaires assez remarquable.

La Californie est l’un des épicentres des nouvelles technologies. Comment cela influence-t-il le design des meubles ?

L’influence n’est pas tant formelle que structurelle. On ne dessine pas un meuble comme un téléphone, mais on pense le business comme une boîte de tech. Thuma est une start-up et fonctionne comme telle : on a créé un écosystème unique en son genre. Je pense que les marques de mobilier en Europe cherchent trop souvent à créer des pièces iconiques et isolées, en marge de collections et de systèmes plus larges. Thuma se concentre sur le développement de produits conçus pour un large public et ambitionne de populariser un lifestyle. Elle propose un design sobre qui incarne une forme de raffinement, mais accessible.

Sur quelle échelle de production travaillez-vous ?

Notre site de production est au Vietnam et nous travaillons avec du bois d’hévéa (rubberwood en anglais), un bois issu de l’industrie du caoutchouc, ce qui est écoresponsable. Une de nos singularités est que tout notre mobilier s’assemble sans outils. Pas de clé Allen, pas de vis complexe… On utilise des techniques de menuiserie japonaise (tenons, mortaises) et des vis à main. Récemment, on a lancé une chaise longue qui est aussi stable qu’une chaise collée en usine, mais qui arrive emballée à plat. C’est un niveau d’ingénierie unique dans le mobilier à destination du particulier. On veut le meilleur des deux mondes : la qualité de l’artisanat et la logistique d’une marque comme IKEA.

La commode modulaire Nest Dresser est fabriquée à partir de bois 100 % recyclé. © Thuma
Hormis quelques grands noms, le statut du designer s’efface souvent au profit des marques. Qu’en pensez-vous ?

Avec le recul, je pense que l’Europe a trop longtemps idéalisé le métier de designer-artiste. Aujourd’hui, 70 % de mon travail se résume à du développement de produits, de la stratégie, des discussions avec toute la chaîne d’approvisionnement et les fournisseurs. Aux États-Unis, le design est une fonction du business, au même titre que la finance, et on doit mettre son ego de côté pour servir la marque. Aux États-Unis, on comprend que le design a une valeur monétaire tangible. Ce n’est pas juste choisir des formes et des couleurs, c’est rendre une technologie ou un usage accessible à des millions de personnes. C’est moins romantique qu’en Europe, mais c’est beaucoup plus puissant économiquement.

Quel est votre regard sur l’industrie aujourd’hui et que resterait-il à inventer ?

Il est vrai qu’il y a encore trop de chaises sur le marché, mais il y a surtout trop de mauvaises chaises. (Rires) Si je devais explorer un autre domaine, ce serait la mode masculine. Je trouve qu’il manque parfois, comme dans le mobilier, une offre de qualité, bien coupée, technique mais facile à porter et élégante. Le but ultime du design est d’améliorer la vie des gens. Et aujourd’hui, ça ne se fait plus au travers d’un un objet unique, mais par la création d’expériences holistiques. Les gens ne sont plus vraiment attirés par des produits en tant que tels, ils cherchent avant tout des univers de marques qui les font rêver et auxquels ils font confiance. C’est sans doute l’un des enseignements que l’on peut tirer de cette expérience américaine…

Interview par

Mikael Zikos

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