Aude De Wolf : L’élégance pragmatique
Aude De Wolf_portrait

Aude De Wolf
L’élégance pragmatique

Categorie: Interviews
Date de publication:
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DeWolf © Emmanuel Laurent Studio

Il existe une chose qui semble unir tous les créateurs belges : leur sens de l’humilité et leur conception de la réalité. Cela peut paraître incompatible avec les domaines créatifs et fantaisistes comme la mode, mais les Belges sont doués pour rendre les idées les plus abstraites réalistes et pragmatiques, ce qui est l’une des raisons de leur succès.

Aude de Wolf_Boutique Bruxelles
Aude de Wolf store Brussels

Aude De Wolf, artiste autodidacte et indépendante, a récemment ouvert sa nouvelle boutique à Bruxelles, qui lui sert également d’atelier. Elle collabore avec son partenaire Lionel Vandenbemden et a réussi à créer un style bien à elle. Dans sa boutique, on retrouve ses créations, mais également celles de créateurs et d’artistes émergents, comme Espèces ou Marie-Laurence Stévigny. Son style est connu pour ses lignes précises et ses tissus de haute qualité. Ses créations sont réalisées localement en séries limitées, ce qui leur confère un côté exclusif.

Nous avons rencontré cette créatrice basée à Bruxelles pour discuter du paysage actuel de la mode, d’où elle tire son inspiration pour ses créations, et pourquoi rien ne remplacera jamais l’expérience intime de la vente physique.

De Wolf (c) Emmanuel Laurent Studio
De Wolf (c) Emmanuel Laurent Studio
Comment avez-vous étudié la mode ?

J’ai commencé à coudre dès l’adolescence, je me souviens que mes amies me demandaient de leur faire des jupes et des hauts. J’ai étudié à l’ERG, puis je me suis inscrite à Bischoff’. J’ai ensuite décidé d’ouvrir une boutique avec un ami, qui était située rue des Chartreux.

C’était en quelle année ?

C’était en 2004.

Vous vendiez déjà votre propre collection ?

Oui. Nous avions un espace à l’arrière où nous réalisions principalement des robes. Beaucoup de pièces étaient réalisées sur mesure à l’époque.

Si l’on compare cette époque à celle d’aujourd’hui, quelles étaient les principales différences pour les créateurs ?

Je pense qu’il y avait plus de soutien pour les talents émergents. Je me souviens que nous avions gagné le prix ING et c’était bien plus festif dans le quartier Dansaert à ce moment-là. Il n’y avait pas de réseaux sociaux non plus, et donc les gens se rassemblaient plus régulièrement. Je me souviens de vernissages qui pouvaient durer toute la nuit !

De Wolf (c) Emmanuel Laurent Studio
De Wolf (c) Emmanuel Laurent Studio
Je suppose que c’était bien plus alternatif qu’aujourd’hui également.

Bien sûr. À Bruxelles, on a perdu cette ambiance festive, mais les gens qui achètent des pièces de créateurs ne sont plus non plus les mêmes. Nos clients s’y connaissent et ils veulent savoir comment nos pièces ont été produites et d’où viennent nos tissus. Il y a 15 ans, personne ne me posait ces questions.

Comment fonctionne votre processus de production ?

Toutes mes créations sont produites en quantité limitée et je travaille avec un agent en Italie qui me fournit des tissus haut de gamme. Elle se fournit auprès des plus grandes marques, ce qui me permet de réaliser des produits de très grande qualité.

On peut donc dire que vos tissus influencent votre processus créatif ?

Avec Lionel, on conçoit tout ensemble, on réalise des pièces intemporelles que nous développons et peaufinons avec le temps. On peut ajouter un nouveau style chaque saison, mais le gros de la collection est notre ligne permanente, qui change en fonction du matériel à notre disposition.

De Wolf (c) Emmanuel Laurent Studio
De Wolf (c) Emmanuel Laurent Studio
Est-ce que vous parvenez à limiter les déchets ?

Oui. Parfois, je réutilise même les tissus des saisons précédentes pour terminer les rouleaux, ce que nos clients apprécient beaucoup. Ils comprennent notre approche et se soucient plus de la qualité que du renouvellement constant.

Vous semblez être fascinée par les uniformes. Quelles sont vos références dans la mode ?

À vrai dire, je ne m’inspire pas tellement de la mode, mais c’est vrai que j’aime utiliser le concept de l’uniforme pour ajouter des détails sensuels aux coupes très classiques. Une longue robe militaire avec des fentes sur le côté par exemple, pour la rendre féminine et séduisante. J’aime le travail de Christophe Lemaire et de Joseph, ainsi que celui d’Ann Demeulemeester.

Comment imaginez-vous le paysage de la mode aujourd’hui ?

La fast fashion est déplorable et lèse totalement les consommateurs en ce qui concerne la valeur et la longévité. Nous avons de la chance d’avoir une clientèle fidèle qui continue d’acheter nos créations année après année. Bien que tous mes clients soient très différents, ils ont tendance à beaucoup voyager et aiment les vêtements pratiques et faciles à entretenir.

Aude de Wolf store Bruxelles
Aude De Wolf store Bruxelles
Ouvrir une boutique aujourd’hui est quelque chose d’assez audacieux au vu du contexte dans lequel nous vivons. Qu’est-ce qui vous a poussée à le faire ?

Tout d’abord une boutique en ligne est impossible pour nous, car notre production est limitée par sa nature. Et puis l’avantage d’avoir son propre atelier dans la boutique, c’est que je suis toujours occupée à travailler sur de nouvelles pièces.

Qu’en est-il de l’aspect personnel qu’il y a derrière une boutique ? C’est quelque chose que vous appréciez ?

Absolument. Avoir sa boutique, c’est super pour créer des relations privilégiées avec les clients. La plupart d’entre eux sont devenus mes amis. J’adore lorsque des femmes viennent avec leurs propres vêtements pour me demander des conseils, elles savent exactement ce qu’elles veulent. Rien ne remplacera jamais l’expérience intime qu’apporte ce genre de boutique.

Est-ce que vous considérez cela comme un accomplissement ?

Je n’en suis pas certaine. C’est très valorisant d’avoir sa propre boutique, mais il existe toujours la peur de ne pas réussir. Nous sommes ouverts depuis quelques semaines, et c’est assez risqué, le doute est toujours présent. Le temps nous dira si nous avons pris la bonne décision.

Interview par

Philippe Pourhashemi

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