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Daniel Henry : La fibre textile Design - 02 juillet 2019

À contre-courant du rythme du marché de la mode et du design, Daniel Henry est créateur textile formé à La Cambre Arts visuels. Après une année de recherche passée au Centre de la Tapisserie de Tournai – ville qui reste très marquée par son histoire et son savoir-faire séculaire – , il n’a cessé depuis près de vingt ans de s’inviter là où on ne l’attend pas. Le temps d’une rencontre dans son atelier tournaisien, immergé à la fois dans sa création et sa production, entre tissus sérigraphiés, broderies expérimentales et œuvres d’art en devenir, Daniel Henry divulgue ici son remarquable parcours protéiforme. Il tisse en effet consciencieusement sa toile de manière discrète et avant-garde, en innovant de nouveaux textiles, à la fois techniques et artistiques, au profit des grands couturiers et de l’industrie textile, automobile et de l’ameublement.

Vous avez commencé des études de mode à La Cambre Arts visuels avant de bifurquer vers le design textile. Pourquoi ?
Par amour de la matière, tout simplement. En deuxième année, lors d’un atelier tricot, j’ai su que j’avais trouvé ma voie. Ce qui m’anime, c’est la sensualité qui se dégage d’une matière. Pour moi, tout passe par le toucher. En cinquième année, j’ai eu la possibilité, tout en terminant mes études, de collaborer à des projets d’innovation pour la Confédération européenne du lin et du chanvre. Cette première expérience m’a permis de me créer un réseau et de rencontrer les acteurs du secteur : du filateur au styliste en passant par le tricoteur et le tisserand. Aujourd’hui, presque vingt ans plus tard, mon métier reste le même, mais mes exigences ont changé. J’essaye d’être de plus en plus radical dans mes choix.

Vous avez eu l’occasion – et c’est encore le cas – de travailler avec les plus grands couturiers. Racontez-nous…
Mon premier client mode, c’était Christian Lacroix pour qui je développais des ennoblissements sur soie et dentelle. Dans un même temps, j’ai collaboré avec Sébastien Meunier – l‘actuel directeur artistique de la griffe Ann Demeulemeester – sur du denim pour sa collection hommes. J’ai toujours favorisé l’éclectisme dans le choix de mes clients. Se cantonner au secteur de la mode ne me semble pas très sain. Aujourd’hui, je suis également actif dans le secteur automobile, de l’ameublement…  Un travail nourrit le suivant. Tout rebondit sans cesse.

Vous avez même collaboré à la création scénique de Céline Dion à Las Vegas ?
J’ai rejoint l’équipe de Franco Dragone alors qu’il venait de quitter le Cirque du Soleil. Nous étions chargés d’habiller les 65 membres de la troupe. Notre équipe était internationale. J’ai côtoyé des Américains, des Mexicains…  J’ai également tissé avec le Québec des contacts qui perdurent jusqu’aujourd’hui.

Cette expérience représente-t-elle un tremplin pour l’international ?
Pas vraiment, dans le sens où je n’ai jamais vraiment travaillé pour des créateurs belges. Les marques de mode basées en Belgique ont rarement le budget pour investir dans des tissus tels que ceux que j’élabore… En mode, mes clients sont donc à Paris pour la plupart.

Il y a deux ans, vous avez décidé de revoir quelque peu votre manière de travailler. Qu’avez-vous modifié dans votre démarche ?
J’étais terriblement frustré par les rythmes de la mode. L’enchaînement des collections oblige à aller de plus en plus vite. Dans ces conditions, réaliser un travail de fond est presque impossible. Même lorsque j’ai occupé des postes de directeur artistique pour des industriels du textile, j’ai toujours eu tendance, malgré le côté transgressif de cette démarche, à m’impliquer dans la recherche et le développement. Il n’y a rien de plus passionnant que de mettre de nouveaux savoir-faire au point.

Pourriez-vous citer quelques exemples ?
En 2013, lorsque je collaborais avec la dentellière Sophie Hallette, j’ai eu l’idée d’associer une dentelle de Calais à une couche de néoprène. C’était audacieux et pas forcément compris par tous. Pour conserver un esprit traditionnel, j’ai tenu à garder le bord écaillé de la dentelle, mais son aspect rigide offrait de nouvelles perspectives de création. Cette année-là, Chanel en a fait des manches autoportantes pour son défilé couture. Par la suite, j’ai décliné cette idée dans une version estivale en contre-collant une dentelle plus fine sur du papier japonais. Giambattista Valli a utilisé ce tissu pour créer une cape tout en volumes.

Quelle est votre marque de fabrique ?
J’aime détourner les tissus anciens et chinés. Je m’en inspire pour ouvrir de nouvelles perspectives. Sur base d’un linge amidonné trouvé sur une brocante, j’ai eu l’idée de créer une impression structurante sur un pongé de soie. J’ai ensuite décliné cette approche sur d’autres matières intemporelles de la garde-robe masculine et féminine (velours, satin, mousseline). Une fois mise au point, cette technique a pu être industrialisée à Lyon dans une petite entreprise familiale. La notion de collaboration et de transmission reste au centre de ma réflexion.

D’ailleurs, enseignez-vous ?
J’interviens en effet très régulièrement dans le cadre de ‘masterclasses’ dans des écoles, mais aussi par le biais de conférences dédiées aux professionnels de l’industrie. Je forme également des stagiaires au sein de l’atelier.

Vous reste-t-il du temps pour développer un travail personnel ?
Peu, mais je le prends. Cet été, je participe entre autres à la Biennale du lin qui a lieu au Québec. J’y expose cette fois en tant que plasticien. Les quinze pièces que je présente (mélange de broderie à la main, de broderie machine et de patchwork) explorent l’idée d’un cimetière textile sublimé. En octobre, j’exposerai à Liège, à la galerie Les Drapiers, dans le cadre d’Europalia. Inspiré du savoir-faire et du folklore roumain, mon travail autour du drapé cohabite avec une démarche très technique centré sur la dorure.

Interview de Marie Honnay

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