Les écuries du CID Grand-Hornu se métamorphosent en accueillant le travail de Patricia Urquiola, designer originaire d’Oviedo et installée à Milan, où elle assure la direction artistique de Cassina.
Surprenante et aux contours fantastiques, l’exposition « Patricia Urquiola. Meta-morphosa » (à voir jusqu’au 26 avril) résulte d’une carte blanche donnée à cette personnalité polyglotte qui lie l’artisanat à l’industrie, présentant ses plus récents meubles et objets pour de grandes marques, jusqu’à ses projets hors du circuit industriel. De quoi interroger la créatrice, ainsi que la directrice des lieux Marie Pok, sur l’esthétique de la mutation à l’œuvre dans cet évènement.

Quel a été le point de départ de votre collaboration ?
Marie Pok : Tout est parti de l’observation du travail de Patricia. L’exposition s’est transformée et définie au fur et à mesure, et le processus de travail est devenu le thème lui-même : une véritable transformation.
Patricia Urquiola : Notre mode de travail fait d’échanges constants a donné le titre : « Meta-morphosa », composé du préfixe « méta », qui veut dire « au-delà » et d’un variant de morphosis, qui désigne le changement de forme. Cette exposition est aussi ma petite déclaration d’amour aux Métamorphoses du philosophe Emanuele Coccia. Un livre qui nous invite à élargir notre rapport à l’humain et aux êtres vivants et qui m’a beaucoup accompagnée pendant la période de la Covid avec son message d’une grande beauté.

Patricia, comment votre exposition dialogue-t-elle avec le CID Grand-Hornu ?
Je suis d’origine espagnole, des Asturies, une région de mines. En arrivant au Grand-Hornu, j’ai retrouvé des choses familières : les terrils, les briques… Pour moi, l’esprit du lieu est fondamental. Ce que j’aime ici, c’est qu’on perd la sensation de white cube traditionnel. L’espace a une géographie propre. Là où prend place l’exposition, on entre par le milieu. On peut y bouger de façon libre et il n’y a pas de parcours obligé pour la comprendre. La première pièce visible, Mushmonster–une œuvre textile géante en Polimex, un textile d’ameublement ultraléger, et un tissu imprimé à base d’eau –, parle d’ailleurs pour elle même. Elle n’est ni objet, ni œuvre d’art.

Que souhaitez-vous que le visiteur ressente, intellectuellement ou physiquement, en parcourant l’exposition ?
Je crois que mon travail poursuit l’idée de transformation. J’espère que les visiteurs ressentiront cette ouverture que mes projets et réalisations portent. Pour accentuer ce sentiment, nous avons voulu jouer avec la scénographie avec une lumière bleue, qui rend l’espace plus abstrait et moins réel. Une lumière qui nous fait entrer dans un temps suspendu, celui de la métamorphose. Chenille y Papillon, les deux tapisseries en tufting dressées de part et d’autre de l’exposition, évoquent cet état de transition.
Marie, quels ont été les défis pour retranscrire cette approche dans les salles ?
L’enjeu majeur était justement la lumière. Il fallait faire dialoguer la lumière colorée bleue (pour le ressenti) et les spots sur les œuvres (pour qu’elles restent visibles). Au début, les deux lumières entraient en conflit. C’est un vrai métier d’éclairagiste d’avoir su trouver cet équilibre pour donner à l’exposition une ambiance de refuge dans laquelle on se sent bien.

Patricia, l’exposition évoque la mutation. Dans un monde en perpétuel changement, quelle est votre définition de l’évolution ?
Évoluer, c’est rester ouvert aux progrès qu’amènent les différents procédés et aux changements. L’un des constats actuels est que l’on aura beaucoup moins de matériaux à utiliser dans le futur. On devra produire de nouveaux matériaux naturels qui pourront être régénérés. C’est l’unique moyen pour que l’industrie puisse évoluer de manière vertueuse.
Comment restez-vous optimiste pour créer ?
On ne peut pas avancer dans ce monde sans être optimiste. Mais attention, peut-être que l’optimiste est celui qui fuit vers l’avant ? Moi, je me sens plus Saint Antoine dans son désert. J’ai besoin de créer ma « Thébaïde », un espace protégé, pour créer un laboratoire qui me permette de me mettre en rapport avec les problèmes de la vie. C’est ce que nous avons recréé dans l’exposition : mon cocon mental. La dernière salle, réalisée en collaboration avec Emanuele Coccia, présente beaucoup d’objets hybrides qui forment la métaphore de l’apprentissage.

L’intelligence artificielle est-elle pour vous un simple outil technique ou un véritable partenaire créatif ?
PU : C’est un langage qui s’intègre peu à peu dans mes recherches, sans que mon équipe et moi ne devenions systématiquement tributaires de cet outil.
MP : Dans l’exposition, on pourrait croire que le canapé modulaire Gruuvelot (produit par Moroso) a été généré grâce à l’IA. Mais en réalité, Patricia l’a imaginé de façon très intuitive.
PU : Je ne sépare pas le high-tech de l’artisanat. Par exemple, le dessin des tapis Chenille y Papillon a été fait à l’ordinateur, mais on a modifié les paramètres des robots pour obtenir des formes qui sortent de l’ordinaire.
Marie, en tant que directrice du CID Grand-Hornu, comment percevez-vous cette rupture par rapport au design industriel traditionnel ?
L’industrie du meuble est en pleine mutation, et l’un des rôles du designer est de l’accompagner vers une production plus responsable. Ce qui est formidable dans cette exposition est la toute-puissance de l’imagination. On n’attend pas Patricia Urquiola là où elle est allée, dans une voie très personnelle. C’est une libération de son monde intérieur, loin des codes habituels du design industriel.

Patricia, l’exposition met l’accent sur vos réalisations et recherches des cinq dernières années. Comment concilier la production industrielle avec l’impératif écologique de notre époque ?
C’est une conversation constante avec tous les métiers de l’industrie, et parfois une lutte. Je rentre souvent chez les éditeurs et je renverse le dialogue établi. Par exemple, avec les verriers, je dis : « Allez, on va faire la pâte avec les restes ! » Chez Cassina, qui est une entreprise très complexe, on a fait un grand travail sur la partie non visible du meuble. Avant, on moulait la mousse sur la structure. Maintenant, on sépare la structure du rembourrage et on utilise de la mousse régénérée.
Qu’est-ce que signifie le « beau » pour vous ?
PU : C’est l’anti-perfectionnisme, car la perfection nous fait perdre de notre force en tant qu’humains. Mais aujourd’hui, le beau signifie aussi de donner une nouvelle vie à une matière, la circularité.
MP : Dans le contexte de cette exposition, le beau est défini par l’imagination qui devient un outil pour expérimenter et naviguer dans la complexité du monde qui nous entoure.

Patricia, vous avez été notamment formée par deux maîtres italiens, Achille Castiglioni et Vico Magistretti. Comment cet enseignement transparaît-il ici ?
Castiglioni m’a appris à concevoir une exposition comme une narration. Ici, j’ai un peu désobéi, car l’espace permet d’entrer par le milieu, mais le désir de raconter une histoire demeure. Magistretti, lui, avait réussi à rendre le fauteuil artisanal industriel. Aujourd’hui, on doit aussi repenser cet héritage. Dans l’exposition, ce concept de transmission est représenté par un talisman et un bateau, symbole de la persévérance. Il n’y a pas de designer sans persévérance.

Si l’on devait retenir un objet de cette exposition qui préfigure le design du futur, lequel choisiriez-vous ?
MP : Ce serait sans doute la tapisserie présentée dans la salle de la Thébaïde. Son centre est réalisé à la machine, mais Patricia l’a raccordé à des bords qui ont été brodés à la main par une communauté de femmes en milieu rural en Inde. C’est ça le futur : non pas choisir entre technologie et artisanat, mais en faire une fusion.
PU : Oui, c’est comprendre que notre écosystème de design a besoin d’être toujours pensé en termes ouverts, en croisant les savoir-faire du monde entier.