Retour à la liste complète

Ester Manas, une lauréate qui voit la mode en XL Mode - 17 mai 2018

Lauréate du prix Galeries Lafayette décerné à l'occasion du récent festival International de Mode, d'Accessoires et de Photographie de Hyères, la Française Ester Manas – formée à la Cambre et installée à Bruxelles – s'apprête à voir sa collection commercialisée par le grand magasin français en décembre prochain. Cette interview a été l’occasion de découvrir l'univers de cette créatrice atypique, à la fois forte et fragile qui, par le biais de sa collection BIG AGAIN, nous livre une leçon de mode et de féminité 3.0.

Avec le franc-parler qui vous caractérise, vous nous avez avoué, lorsqu'on vous a croisée à Hyères, que vous auriez préféré concourir en tant que créatrice belge lors du festival. Pourquoi ?
En termes de mode, je dois tout à ce pays. Lorsque je suis arrivée à Bruxelles, à la base pour étudier le graphisme, je n'avais même pas imaginé entamer des études de mode. Mais après une année, j'ai compris que la création en 3D me passionnait davantage. C'est lors de ma première année en stylisme que j'ai entendu parler du festival. Pour les étudiants de la Cambre, Hyères, c'est un but en soi. On rêve tous de faire partie de cette grande famille de lauréats qui ont remporté un prix lors de ce festival. Aujourd'hui, je vis encore à Bruxelles. Mon cercle d'amis et mes proches sont là.  Lorsque j'ai débarqué en Belgique, à 18 ans, j'ai ressenti une immense bienveillance des gens à mon égard. Même si j'étais à 1.200 kilomètres de Toulouse, ma ville natale, je me suis sentie tout de suite comme chez moi.

Ce projet BIG AGAIN – qui vous a permis de décrocher un prix à Hyères – est né au début de votre cursus. Expliquez-nous.
Pour notre examen d'entrée à la Cambre, nous devions réaliser un magazine qui traduise notre univers. Baptisé BIG, le mien dénonçait déjà les diktats de la minceur dans la mode. Alors que la pub et les médias aiment tout ce qui est grand, je ne comprenais pas pourquoi, la société continue à rejeter les femmes rondes. Cette discrimination m'a toujours choquée.

La collection qui a séduit les Galeries Lafayette est le fruit de ce premier projet. Que s'est-il passé entre les deux ?
Entre BIG et cette série de pièces, cinq ans se sont écoulés. En quatrième, j'avais déjà tenté ma chance au festival avec une collection classique centrée sur des pièces dédiées aux filles minces, taille 36. J'ai échoué lors des épreuves de sélection. Avec le recul, même si j'étais déçue, j'ai compris que cette manière d'envisager la mode ne me correspondait pas. J'ai donc réorienté ma réflexion. C'est en posant mon regard sur une table à rallonges vue dans un catalogue Ikea que j'ai eu un déclic. Je me suis dit qu'elle était là, la solution : faire, moi aussi, des pièces à rallonges. J'ai proposé à Tony Delcampe (directeur de La Cambre Mode/s, ndlr.) de baser mon travail sur Ophélie Mac, une artiste céramiste qui m'inspire beaucoup. Je pense qu'il a aimé ce que cette fille dégageait. Du coup, il m'a fait confiance.

Dans votre travail, le casting des mannequins a été fondamental.
Oui, dans le sens où j'ai cherché des filles dont le corps me parlait. Je les ai croisées dans le restaurant où je travaillais et à l'école. J'ai même fait des recherches sur Internet. Je leur ai demandé de me parler de leur corps. Sur base de leurs témoignages, j'ai tenté de produire une garde-robe complète qui mixe sportswear et workwear. Certains détails avaient, pour moi, une grande importance. J'ai notamment créé des cols relevés pour obliger ces femmes à marcher la tête haute, à être fières de ce qu'elles sont.

Dans votre collection, toutes les pièces sont ajustables pour pouvoir être portées et échangées entre copines.
Je sais, par expérience, qu'une fille qui s'habille en 48 peut se sentir terriblement frustrée de ne pas pouvoir aimer les mêmes vêtements que sa copine qui fait du 36. J'ai donc imaginé des pièces élastiquées qu'on peut adapter en fonction de sa morphologie.

Cet esprit d'ouverture par rapport au corps est fortement ancré dans votre génération, non ?
Je fais partie d'une génération de créateurs soucieux de donner un vrai sens à leur travail. Regardez la collection lauréate du premier prix mode à Hyères cette année. Rushemy Botter et Lisi Herrebrugh ont proposé des pièces qui questionnent la destruction des fonds marins. Je pense que ce qui caractérise notre génération, c'est l'honnêteté qui se dégage de notre propos.

Votre prix va vous permettre de mettre un pied dans la réalité du secteur. Un secteur compliqué et souvent cruel.
À Hyères, nous avons la chance d'être parrainés par de nombreuses maisons qui nous permettent de réaliser des collections avec des tissus de qualité. C'est une chance. Pendant mes études, j'ai dû ramer pour trouver, chaque année, de quoi financer mes travaux. Ma collection de fin d'année m'a coûté 10.000 euros. Mes parents ont contracté, tout comme moi, un prêt très important pour que je puisse mener mon cursus à termes. Tout ça demande beaucoup de sacrifices. Alors, forcément, ces aides de Swarovski ou de Woolmark, puis ce prix des Galeries Lafayette sont une aubaine. C'est une opportunité unique de découvrir l'autre facette du métier. À La Cambre Mode(s), j’ai été poussée à développer ma créativité, à construire un univers. Grâce à cette collaboration, je vais pour la première fois apprendre à chiffrer des pièces et à élaborer une collection commercialisable en magasin. Cette possibilité qui m'est offerte de développer encore davantage mon travail autour du vêtement ludique et ajustable me ravit au plus haut point, vous vous en doutez.

Interview de Marie Honnay

Big Again © Balthazar Delepierre

Big Again © Balthazar Delepierre

Big Again © Balthazar Delepierre

Big Again © Balthazar Delepierre

Big Again © Balthazar Delepierre

Big Again © Balthazar Delepierre

Big Again © Balthazar Delepierre

Big Again © Balthazar Delepierre

Big Again © Balthazar Delepierre

En collaboration avec

WBDM s'associe à TLmagazine pour promouvoir et diffuser la créativité et le talent belges à l'international. Pour découvrir plus d'articles sur la créativité belge, rendez-vous sur TL Magazine.