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Jean-Paul Lespagnard, un créateur qui fait dans la dentelle. Mode - 15 janvier 2018

Laetitia Bica

On le sait féru d'art, de culture, de patrimoine et de folklore. Normal qu'il s'y sente comme un poisson dans l'eau. Jusqu'à la mi-avril, le musée de la Mode et de la Dentelle de Bruxelles offre carte blanche à Jean Paul Lespagnard, dix ans après son sacre au festival de Hyères.

Ce musée semble vous être taillé sur-mesure ?
C'est vrai que je le connais par cœur. Je suis allé voir toutes leurs expositions. La plupart des vêtements qui y sont exposés ont un jour été portés par de vraies personnes. Je suis évidemment très sensible à cet aspect des choses. Le lieu et le contenu muséal ont joué un rôle majeur dans la manière dont j'ai conçu la scénographie.

On se souvient de l'exposition Till We Drop, à la Galerie des Galeries (l'espace d'exposition des Galeries Lafayette) dont vous étiez le Commissaire en 2014. Une exposition, à la fois folle et socialement engagée. L'exercice semble vous plaire...
Construire une expo est pour moi comme concevoir la scénographie d'un défilé. Je cherche à offrir une expérience au public, à le faire participer, à créer la surprise. La curiosité doit être au rendez-vous. Le dialogue aussi.

Et l'humour ou, en tous cas, le décalage...
J'ai peur que le mot humour soit mal perçu. Ce n'est pas de la légèreté non plus. Je dirais que ce décalage est ma manière à moi de prendre du recul et de parvenir à regarder la mode sans à priori et avec une certaine fraîcheur. J'aime secouer les gens, mais avec douceur, sans les traumatiser. Dans tout ce que je fais, je cherche à susciter de la joie et de l'enthousiasme.

Vous aimez aussi mixer les disciplines. Vous le faites d'ailleurs dans cette expo en faisant dialoguer œuvres d'art contemporain, objets piochés dans la culture populaire ou du quotidien, costumes d'époques, pièces issues de vos collections...
Ce mélange des genres est effectivement l'un des aspects clés de mon travail. C'était aussi le point de départ de l'exposition. J'aime l'idée de rendre l'impossible possible. D'observer les objets de manière à en sortir un message. Je crée d'ailleurs mes vêtements dans ce même état d’esprit.

Le troisième niveau de l'exposition se présente sous la forme d'un laboratoire. Quel sens donnez-vous à ce mot en tant que créateur ?
Il évoque pour moi la permanence de la création, tout simplement. Avant un défilé, je crée jusqu'à la dernière seconde. La création, c'est mouvant. Lorsque j'entends des designers dirent qu'ils ont trouvé leur style, j'avoue que j'ai du mal à comprendre. Pour moi, la création est un voyage qui ne s'arrête jamais.

Puisqu'on parle d'évolution, venons-en au rythme dans la mode. Cela fait plusieurs années déjà que vous avez pris des libertés par rapport au calendrier officiel du prêt-à-porter.
Cette expo est une sorte de bilan d’une décennie. C'est un concentré du passé replacé dans un contexte actuel. En la concevant, j'ai été obligé de faire une pause. Une pause qui tombe bien puisque je m'apprête justement à faire un break d'une année, le temps de lancer un nouveau projet.

Un projet dans la mode ?
À ce stade, je n'ai pas envie de tout dévoiler. Disons juste que je ne peux pas concevoir de parler de mode sans parler de mode de vie. Je veux m'interroger sur ce qu'on porte, mais aussi sur ce qu'on mange, comment on se distrait...  En 2018, mon propos sera global.

Ce mode de pensée découle-t-il de vos différentes expériences : votre immersion dans une tribu de Papouasie l'été dernier ou vos nombreuses collaborations dans le domaine des arts scéniques ?
Je cherche à montrer des bribes de ce qui se passe dans le monde par le biais de mes différentes expériences. Je ne rejette pas la mode, mais je veux élargir mon propos en montrant, au travers de mes projets, que nous ne sommes pas tout seuls sur terre. Chaque personne que je rencontre à une manière de vivre (pour les Papous) ou de travailler qui lui est propre. Quand je collabore avec des chorégraphes (Boris Charmatz, Malika Djardi, Damien Jalet...), j'assiste aux répétitions, j'observe... Le travail sur le costume ne vient qu'après.

Un spectacle, c'est un échange. De manière générale, accordez-vous de l'importance au retour du public sur une collection, sur les costumes que vous créez ou sur une expo que vous commissionnez ?
Dès que vous rendez une création publique, l'histoire ne vous appartient plus. Les gens se construisent la leur sur base de leur propre sensibilité. Cela dit, j'aime l'idée d'un échange autour de mon travail. Je me souviens d'une femme qui m'a arrêté dans la rue pour me dire qu'elle avait porté une grande robe blanche issue d'une de mes collections le jour de son mariage. Cette histoire-là, je l'ai conservée précieusement. Elle ressortira peut-être un jour. Sous quelle forme, je j'ignore.

L'affiche de l'expo est un portrait de vous. Un portrait polymorphe pour le moins interpellant. Vous aimez vous mettre en scène. Dans quel but ?
L'idée n'est pas de me valoriser – je ne cherche pas à ce qu'on me reconnaisse dans la rue par la suite – mais bien de prendre possession de mon corps et de le mettre en situation. En me plaçant dans des contextes atypiques, en brouillant les pistes, en mélangeant les genres sur une même image et en regardant droit dans l'objectif, j'interpelle la personne qui regarde la photo. Entre elle et moi, on peut parler de véritable confrontation. C'est comme si je lui disais : « toi aussi, tu peux oser. »

Qu'aimeriez-vous que les gens retiennent de Reflection ?
Je voudrais que chacun puisse faire sa propre lecture de l'exposition. En mixant autant d'univers dans un seul lieu, je veux montrer que l'inspiration est partout : dans un musée ou, si on ne peut pas y aller, dans un livre d'art (un objet que j'ai d'ailleurs intégré à la scénographie), au coin de la rue ou... chez les Papous.

JPL coll. Somewhere in Between (2012) © MikoMiko Studio

Jean-Paul Lespagnard

JPL coll. Ich Will 'Nen Cowboy als Mann (2008) © MikoMiko Studio

JPL coll. Ich Will 'Nen Cowboy als Mann (2008) © MikoMiko Studio

JPL coll. Maatjes (2013) © MikoMiko Studio

JPL for the belgian singer Alice on the Roof (2016) © MikoMiko Studio

Plus d'infos

Reflection by Jean Paul Lespagnard
Musée Mode et Dentelle de Bruxelles,
jusqu'au 15/04/2018.

+ le 25 janvier 2018 -19.30
Conférence Reflection by Jean Paul Lespagnard
Hôtel de Ville de Bruxelles, salle de Milice
Grand Place, B- 1000 Bruxelles

RSVP : brusselsculture@brucity.be
En collaboration avec le Musée de la Mode & Dentelle et MAD Brussels

jeanpaullespagnard.com



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